Mercato – “Here we Go !” : Fabrizio Romano, ‘journaliste’ et superstar

Mercato – “Here we Go !” : Fabrizio Romano, ‘journaliste’ et superstar


Une devinette. Qui est le journaliste de football qui compte 10 millions d’abonnés de plus que Kylian Mbappé sur X et 8 millions de plus qu’Erling Haaland sur Facebook ? Il est probable que la plupart d’entre vous connaissiez la réponse à cette question. Il est probable, en fait, que vous soyez un de ses abonnés, puisqu’il en a 109 millions au total sur Instagram, Telegram, X, Facebook, TikTok, YouTube et Twitch.

Mais est-il certain que Fabrizio Romano (of course) soit bien un “journaliste de football” ? Telle est la vraie question, car tout le monde ne partage pas l’avis des Globe Soccer Awards, qui l’ont déjà couronné deux fois en cette qualité, en 2022 et 2023. L’analyse tactique, à d’autres. Les compte-rendus de match aussi; et les chroniques d’humeur, et les grands récits, et les grands entretiens, et les enquêtes. Une seule chose intéresse Fabrizio; mais heureusement pour lui, c’est aussi la chose qui semble le plus fasciner les fans du 21ème siècle : les transferts.

Pour lui, la saison commence vraiment lorsque s’achève celle des autres, hormis les participants à la Coupe du Monde de la Fifa. Voilà trois semaines que le Napolitain de 33 ans a repris son rythme de croisière, dont le moins qu’on puisse est qu’il n’est pas de tout repos, si l’on en croit ce qu’il confia au journal numérique espagnol El Confidencial.

Ma journée type tourne autour du téléphone, expliqua-t-il. Je commence vers 10 h du matin et je passe la journée à me déplacer dans Milan [où il fit ses études et est basé depuis de nombreuses années], à rencontrer des gens comme des agents et des directeurs sportifs. J’appelle tout le temps, j’envoie des messages sur Instagram, WhatsApp, iMessage et, bien sûr, je partage des infos sur mes comptes. Je ne m’arrête jamais. Je me couche vers 5 h du matin. C’est ma vie“. Cela sera jusqu’au lundi 1er septembre, en attendant que le cirque dresse de nouveau son chapiteau pour le show du mois de janvier.

Un génie de l’auto-promotion

Expliquer l’extraordinaire succès de Romano et comment il est devenu la référence pour tout ce qui touche au marché des transferts est moins ardu qu’on pourrait le penser. Pour commencer, que le personnage suscite l’admiration ou d’autres sentiments moins positifs, il faut reconnaître qu’il se trompe rarement. Un exemple resté fameux : lorsqu’il annonça que Marc Cucurella allait quitter Brighton pour Chelsea, et que le club apporta un démenti formel à cette “information”, Romano dit avoir vécu deux des journées les plus difficiles de sa carrière – jusqu’à ce que Chelsea confirme que l’opération était bien conclue. Le “journaliste” aurait pu voir sa réputation d’infaillibilité – dont dépend son business model tout entier – être réduite en miettes, au lieu de quoi elle en sortit renforcée.

On pourrait marquer une pause à ce moment précis, et poser une autre question : en quoi annoncer que Marc Cucurella allait devenir un joueur de Chelsea a-t-il quelque importance que ce soit, quand il ne s’agit que de devancer un communiqué officiel que de quelques heures ? Fin de la pause.

L’un des atouts de Romano est qu’il n’en fait jamais trop. Ce n’est pas son genre de saturer le micro comme un YouTubeur de base en quête de clics. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’est pas un homme de scoops non plus. Il en eut quelques-uns en pas loin de quinze ans de carrière : Mauro Icardi à la Sampdoria; Raphaël Varane au Real Madrid; Bruno Fernandes à Manchester United; Cucurella et quelques autres. Joli tableau de chasse, mais dont quelques autres journalistes bien moins célèbres pourraient se targuer. David Ornstein, ancien de la BBC et désormais à The Athletic, a sans doute un palmarès encore plus impressionnant dans ce domaine, mais n’a pas le presque-génie de l’Italien an matière d’auto-promotion.

Romano ne parle qu’à coup sûr et, de ce fait, devient la voix de la vérité, au point qu’il est maintenant devenu fréquent que des clubs choisissent d’officialiser l’arrivée d’un nouveau joueur en faisant appel à ses services, comme Toronto FC le fit en janvier 2022 pour faire le buzz autour du recrutement de Lorenzo Insigne et Augsburg autour de celui de l’attaquant américain Ricardo Pepi la même année. Ce qui se paie, bien sûr, et ce sur quoi on reviendra.

69,99€ le t-shirt, 99,99€ la vidéo

Quasiment toutes les “infos” de Romano sont des confirmations, pas des révélations. Alors que j’écris ceci, plusieurs sites britanniques spécialisés dans la diffusion de rumeurs reprennent quelques supputations youtubesques du gourou des transferts (rien de bien nouveau : Darwin Nuñez sur le point de quitter Liverpool, Chelsea “intéressé” par Joao Pedro, etc), mais en faisant leur titre, non pas de l'”info” elle-même, mais du fait que c’est Romano qui les a émises. Marshall McLuhan avait vu juste : le médium est bien le message.
La boucle est alors bouclée. La toile est devenue une chambre d’écho dans laquelle on n’entend plus que la voix de Romano, et son “HERE WE GO!”, sa marque de fabrique, par laquelle il précède toutes ses annonces officielles, devenue si fameuse que le gouvernement conservateur de Rishi Sunak s’en servit en 2023 pour présenter un remaniement ministériel sur X. Romano n’est pas seulement devenu célèbre ainsi. Il est aussi devenu riche, et pas seulement par les centaines de millions de vues de ses vidéos – mais parce que son “journalisme” est aussi, surtout, un business dont l’argument de vente et le produit numéro un ne sont autres que lui-même.

Fabrizio Romano avant la finale de FA Cup entre Manchester City et Manchester United, le 25 mai 2024

Crédit: Getty Images

Le magazine danois Tipsbladet a ainsi mis en lumière comment une agence nommée Memmo avait approché divers clubs pour leur proposer de placer des annonces sur les réseaux sociaux de leur client, moyennant “compensation”. Romano avait refusé de répondre aux questions de l’hebdomadaire de Copenhague.

Romano lui-même exploite sa marque via son site herewegostore.com (quoi d’autre ?), via lequel il est possible d’acheter T-shirts et sweat-shirts (respectivement 69,99 et 79.99 euros), mais aussi des messages vidéo personnalisés, facturés 99.99 euros l’unité; à moins qu’on choisisse le package message vidéo-T-shirt, 129.99 euros au total, de quoi faire des jaloux du côté des confrères et consoeurs qui s’estiment heureux de ne pas avoir été encore remplacés par de grands modèles de langage. Il est vrai qu’ils ne font peut-être pas le même métier.



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